Victorin LUREL
Le Blog du vice-président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale

25 avril 2007

Pour l’égalité des chances dans l’accès aux grandes écoles

Filed under: — Victorin LUREL @ 15 h 16 min

A la fin de l’année 2005, j’ai déposé avec des collègues députés de l’opposition une proposition de loi permettant la diversification sociale de la composition des classes préparatoires aux grandes écoles et autres établissements sélectionnant à l’entrée. Le 1er décembre, en séance, je défendais à la tribune cette initiative salutaire qui concerne particulièrement les jeunes d’outre-mer. La majorité UMP a jugé qu’il n’y avait pas lieu de légiférer en la matière. Sans doute est-elle aveugle face aux ravages de la sélection par l’argent, l’origine sociale et ethnique…

VL

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Monsieur le Président
Monsieur le Ministre
Mes Chers Collègues

Une idée hante le France : la diversité. Un spectre harcèle la république : l’endogamie.

Entre les deux, l’école, l’école qui se cherche et qui a du mal à se trouver… et pour tout dire, ne s’est pas trouvé du tout, du moins depuis quelques longues décennies. Malgré tous les thérapeutes et tous les soins qui lui sont prodigués, elle connaît une longue agonie comme si elle avait épuisé sont énergie vitale, ayant accompli sa mission historique, celle que les pères fondateurs lui avaient assignée, l’émancipation de tous les obscurantismes et la libération des esprits, l’éducation du peuple et l’instruction de la nation.

Si les esprits sont moins prisonniers des mythes et des idéologies, la société ne s’est pas libérée pour autant des déterminismes et des mécanismes d’autoreproduction et le peuple ne se reconnaît plus assez en son école. En pastichant Jean-Paul II, on pourrait dire : Ecole, qu’as-tu fais de ta mission ? Qu’as-tu fait de ta vocation ? Toi, Etat, que lui as tu donnée pour accomplir sa mission ?

L’école peine en effet de plus en plus à jouer son rôle de promotion sociale, à corriger les inégalités sociales et à produire les élites diversifiées dont la nation a besoin. Le constat, pour connu qu’il soit, est accablant :

Le système scolaire et universitaire français est l’un des plus sélectifs et ségrégatifs au monde : 30 % de fils ou filles d’ouvriers seulement y accèdent contre 80% d’enfants de cadres et des C.S.P supérieurs. Cette sélectivité confine au système mandarinal lorsqu’il s’agit de l’accès aux grandes écoles. C’est ainsi que les enfants d’ouvriers et d’employés ne représentaient à Science –Po Paris que 5.5% des candidats et 24.4% des admis en classe préparatoires.

Claude THELOT a montré qu’entre 1950 et 1990, dans une étude sur le recrutement de l’élite scolaire, que les inégalités sociales ont été légèrement réduites pour ce qui est de l’entrée à l’école polytechnique ; elles ont plutôt augmenté en ce qui concerne le recrutement de l’école Normale Supérieur et de l’E.N.A.

En tout état de cause, une chose est claire. Les modes de sélection des grandes écoles aujourd’hui sont tels que les enfants des classes moyennes, populaires, provinciales et colorées en sont exclus et, de fait, de plus en plus exclus.

Mes chers collègues, je vous prie de croire que cette ségrégation et cette rélégation ne sont pas ressenties, seulement pour les habitants des Z.E.P ou des R.E.P mais également en banlieue, en province et très fortement dans l’outre-mer. En 60 ans d’existence de l’E.N.A, la Guadeloupe n’a produit qu’une dizaine d’anciens élèves ; en deux siècles de polytechnique, une vingtaine d’X, une poignée d’ingénieurs des Mines et j’en passe.

Les phénomènes de reproduction et d’héritiers décrits par Bourdieu et Chambredon perdurent plus que jamais, doublés d’une coupure entre l’élite parisienne et des grandes villes et le reste du pays. En deux mots, les grandes écoles et les instituts d’études politiques sont réservés à une caste, à une aristocratie originaires des mêmes milieux et des mêmes lieux et produisant une véritable priviligentia, composant une sorte de noblesses d’Etat ou des patriciens d’Etat major des grandes entreprises. La formation des élites française souffre d’un excès d’endogamie et d’une trop grande consanguinité sociale.

Quant à ces maux, s’y ajoute celle de la composition socio- ethnique de la population comparée aux échantillons d’élèves et de diplômés qui sortent des grandes écoles et établissements, c’est en année lumière qu’il conviendrait de mesurer ses distances. L’école de la République tend un miroir particulièrement déformant à la société, créant ainsi au sein des minorités une image de soi dévalorisante et un complexe d’infériorité.

Le diplôme ou la qualification étant le suprême sésame, lorsqu’il s’agit pour ces citoyens d’accéder à un emploi, on se heurte aux discriminations ethniques, ouvertes ou insidieuses, par racisme direct ou indirect, particulièrement pour ce qui est des cadres supérieurs du secteur privé. C’est ainsi que seuls 11% des jeunes d’origine algérienne âgés de 25 à 33 ans, diplômés de l’enseignement supérieur, étaient cadres en 1990 contre 46 % des français de naissance. En revanche dans une belle étude sur la mobilité sociale dans l’immigration Emmanuelle Santelli nous apprend, que lorsqu’il s’agit d’exercer une profession indépendante (commerçants, artisans ou chefs d’entreprise), les jeunes d’origine algérienne réussissent aussi bien que les jeunes d’origine Française. Par ailleurs, il est également avéré que la réussite des enfants d’immigrés est tout à fait comparable à celle des enfants de deux parents nés en France lorsqu’il s’agit de travailler dans la fonction publique.

Chers collègues, il est intéressant de noter que dans les disciplines où n’existent pas les grandes écoles, là où le monopôle de la formation est assuré par l’université, ouverte à tous les bacheliers sans distinction et sans procédures de sélection, les enfants d’immigrés ou de l’outre-mer réussissent aussi bien que les autres. Les réussites sont spectaculaires en droit, en médecine ou dans les professions paramédicales- pharmacie, dentaires-.Ces formations se caractérisant par l’auto recrutement, une fois diplômé, les lauréats peuvent fonder leur propres cabinet d’avocat, de médecin ou de dentiste et le développer selon ses talent. Ici, l’ascenseur social joue pleinement.

Il est donc évident que c’est l’addition de la sélection sociale à l’entrée des grandes écoles et de certains établissements (I.E.P, Dauphine…) et du mode de recrutement des cadres du privé qui provoque ces effets fâcheux en termes de reproduction endogamique et de discriminations à l’embauche. La seule manière d’y obvier est d’assurer à tous une plus grande égalité des chances dans le recrutement des grandes écoles et lutter contre les discriminations ethniques et raciales là où elles se produisent, principalement dans l’entreprise privée.

Mes chers collègues, le projet qui est soumis à notre agrément permet de régler les deux problèmes par un seul dispositif pour un coût social acceptable. Il faut aller plus loin que les conventions d’Education Prioritaires de Sciences-Po -telles que la région Guadeloupe a pu le faire pour le compte de 4 lycées dès cette année – ou les conventions de l’ESSEC avec les lycées de Cergy.

Le système universel, ouvert à tous les lycées publics de la métropole et de l’outre- mer qui est ici proposé permettra à un pourcentage des meilleurs élèves de ces lycées d’intégrer automatiquement les classes préparatoires des grandes écoles et établissements ou la première année des universités sélectionnant à l’entrée.

Aujourd’hui, chez moi, en Guadeloupe, il n’y a pas plus d’une centaines d’élèves admise en classe préparatoire pour un effectif de 25 milles d’élèves dans le lycées avec un taux de 5% des bacheliers : on pourrait multiplier leur nombre par 4 ou 5. L’adoption de ce projet est de nature à faire vivre concrètement l’égalité républicaine, favoriserait la circulation des élites et la mobilité inter-générationnelle. Ce système a été mis en application au Texas, en Floride et en Californie précisément pour vaincre les difficultés et les effets pervers de l’ »affirmative action » aux Etats-Unis basée sur les quotas et la préférence raciale.

Nous sommes persuadés que pour vaincre l’inertie du système, il faut être audacieux tout en respectant les fondamentaux de la république et les promesses de la grande Déclaration des Droits qui dispose que les distinctions sont faites sur la seule base des vertus et des talents. La combinaison d’une meilleur territorialisation des recrutements et la loi des grands nombres donneront immanquablement une élite dont la composition sociale et socio-démographique et socio ethnique sera plus en congruence avec le caractère multicolore de la société Française.

Je vous invite donc à l’audace.

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