Victorin LUREL
Le Blog du vice-président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale

25 avril 2007

Contre la « loi de la honte » votée par l’UMP

Filed under: — Victorin LUREL @ 14 h 36 min

Le texte du discours que j’ai prononcé à la tribune de l’Assemblée nationale contre l’article 4 de la « loi de la honte » que la majorité UMP a défendue et adoptée le 23 février 2005.

VL

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Monsieur le Président,
Monsieur le ministre,
Chers collègues,

Je suis meurtri, endolori et triste par ce que j’entends ici. Fils, et arrière petit fils de colonisé, je suis estomaqué par la teneur des propos du côté droit de cet hémicycle.

« Le passé n’est donc jamais mort. Il n’est même jamais le passé ». Notre assemblée aurait dû se souvenir de ces mots de William FAULKNER avant d’accepter le vote du sous amendement qui dénature toute l’économie de’ l’article 4 de la loi du 23 février 2005, article que nous vous conjurons d’abroger.
Non, le passé n’est jamais mort. C’est encore aujourd’hui et singulièrement au sein de cet hémicycle le poids mort des choses qui pèse sur l’esprit des vivants.

De désastreux prophètes qui se « croisent » pour la défense de l’entreprise coloniale ont décidé, en 2005, de ressusciter Jules Ferry le tonkinois et d’invoquer insidieusement les mânes d’Ernest Renan, non pas celui qui discourait superbement le 11 mars 1882 en Sorbonne sur la conception élective de la Nation, la française, opposée à l’allemande, l’élitaire et l’organique, non pas le Renan qui écrivait une admirable vie de Jésus Christ, mais celui de la réforme intellectuelle et morale qui justifiait et légitimait la barbarie coloniale sur la prétendue supériorité omnilatérale de la civilisation occidentale, de la race blanche et la supposée infériorité des races mélaniennes et des civilisations exotiques.

Désastre, vous dis-je !, désastre parce que l’on n’a pas évalué l’impact désastreux que l’introduction sournoise et subreptice de cette petite phrase au bout d’une banale et terne après-midi, pouvait avoir sur les anciennes possessions françaises, souveraines depuis tantôt et très sourcilleuses de’ leur indépendance et sur les français, nombreux, issus de l’immigration, souvent, trop souvent ostracisés, discriminés, ghettoïsés.

Au-delà de la véhémence et des outrances de quelques autorités étrangères, on ne saurait celer que cette maladresse compromet – peut-être plus durablement qu’on ne le croît à première vue, parce qu’elle fait peser le soupçon sur nos institutions – la politique d’amitié et de coopération avec les pays d’Afrique et d’Asie.

Déjà, l’Algérie retient sa plume pour signer le Traité qui avait, mutadis mutandis, la même vocation de réconciliation que le Traité d’amitié franco-allemand de 1963.

Désastre, vous dis-je, quand les fourriers de la catastrophe oublient, impavides, que la France est devenue une société multiculturelle et multi- ethnique et qu’il convient de tout faire pour préserver la cohésion nationale et forger une identité nationale intégratrice de toutes les origines.

Cela exige tact et sagesse, modération et sobriété. Les émeutes urbaines sont là pour nous le rappeler de manière quasi-obsessionnelle.

Désastre, cet article 4 qui enjoint, par oukase et par une sorte d’avatar du lyssenkisme, à l’école et à l’Université d’enseigner une histoire positive et officielle de la colonisation, violant allègrement au passage un principe fondamental reconnu par les lois de la République, à savoir l’indépendance des enseignants chercheurs.

Cette loi funeste est donc, pour partie, inapplicable. Elle n’est pas, pour autant, sans conséquence pour l’esprit public. J’ose dire ici qu’elle est méphitique et délétère et qu’elle constitue, incontestablement, un ferment de division.

Je reste persuadé que, par une mémoire partagée par l’ensemble de la Nation et adossée aux valeurs fondamentales de la République et de l’humanisme, l’on peut reconnaître les avancées engrangées sous le régime colonial en matière d’équipements, d’éducation, de santé, persuadé qu’il y a nécessité de réparer les blessures encore palpitantes et béantes infliger aux harkis et aux rapatriés d’Afrique du Nord et qu’il convient, cinquante plus tard, de leur faire un meilleur sort… mais que cette nécessaire objectivité ne saurait oblitérer l’indispensable lucidité sur les horreurs de la longue nuit coloniale.

« Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d’artisans, d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires. (…) Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine ».

J’emprunte ces mots au discours sur le colonialisme d’Aimé CESAIRE, écrit il y a aujourd’hui cinquante ans et qui résonne en ces murs d’une triste actualité, nous faisant toucher du doigt l’ampleur de la faute que représente cet article 4.

Quelque désireux que l’on soit de garder aux débats de cette auguste Assemblée toute leur sérénité, on ne peut pas ne pas invoquer, même sans acte de contrition et sans repentance et sans exiger je ne sais quel sanglot de l’homme blanc, 1802 en Guadeloupe, avec le rétablissement de l’esclavage, et ses 10 000 morts, on ne peut oublier les 90 000 morts de Madagascar en 1947, les 45 000 morts de Sétif, les carnages de la conquête du Congo, les morts, les mutilés, les estropiés d’Indochine et d’Afrique et que sais-je encore…

On ne peut oublier, même lorsque l’on fait effort d’amnésie, la chicote, la rigoise et le carcan avant-hier, le fouet, les travaux forcés, l’exploitation, le hachoir des plantations, et aujourd’hui encore, l’aliénation, la réification, le larbinisme inoculé, les maladies, les famines, l’analphabétisme, les coups d’état fomentés, les élections arrangées opportunément, le pétrole et les matières premières extorquée, les élites décérébrées et stipendiées dans ce qu’encore reste les néo colonies du pré carré de la Françafrique.

Oui, elle est bien bonne « la coloniale » !

L’ahurissant, c’est de voir s’exprimer, aujourd’hui, en 2005, 50 ans après le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire et du portrait du colonisateur et du colonisé d’Albert Memmi, sans gène, à haute et intelligible voix, ce qui se ruminait in petto et se murmurait en cachette, les pires excès et les vicieuses passions.

Comme si l’on était condamné, par une sorte de châtiment historique, à «remâcher le vomi » du racisme, de l’orgueil et de l’arrogance colonialistes.

Qui osera dire au nouveau « croisé » Finkielkraut, qui étale ses certitudes et sa bonne conscience, non ennuagée de doutes, que lorsqu’il croit être courageux en s’attaquant à l’imperium de la pensée unique, il n’est tout au plus qu’odieux en s’en prenant à la composition ethnique de l’équipe de France de football, celui-là même qui parlait, dans « la défaite de la pensée » du vouloir vivre ensemble et du plébiscite de tous les jours que constitue la nation.

Qui osera dire au Club de l’Horloge que proférer les insanités entendues lors de son Université du 20 novembre sur les bienfaits de la colonisation blanche en Afrique du Sud, constitue une faute esthétique et une grossièreté morale.

Qui osera dire à l’historien patenté Max Gallo que rétablir l’esclavage en 1802 n’était pas qu’un détail.

Mes chers Collègues, en vous proposant d’abroger l’article 4 de la loi du 23 février 2005, nous vous proposons, en fait, de renoncer à ce qui fait l’essence même de l’aventure coloniale, à savoir la domination d’un peuple sur d’autres peuples, toutes choses contraires aux valeurs de la République.

Nous vous proposons de renouer avec la Nation c’est-à-dire avec un « héritage mémoriel : mémoire d’un Etat, mémoire d’un passé commun. Mémoire d’un présent intégrant le vouloir vivre ensemble et les héritages culturels » (G. Ngal)

Pour toutes ces raisons, Mesdames et Messieurs, et pour bien d‘autres encore, tapies au fond de vos consciences, pour favoriser l’appropriation par toute la communauté nationale, dans toute sa diversité, de cette mémoire douloureuse avec ses parts d’ombre et de lumières, de ce passé qui n’est décidément jamais mort et qui n’est même pas le passé, que vous le vouliez ou non, tôt ou tard, vous abrogerez.

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